Séparation
nouvelle · littérature
Hélène était attablée en terrasse du café St Mitre. Elle adorait sa façade couverte de glycines et sa galerie en fer forgé suspendue au-dessus du fleuve. Elle pouvait apercevoir le pont St Mitre et ses piliers de pierre rassurants en aval du courant qui lui menaient une bataille douce. Elle avait aimé ce café dès l’instant où elle s’y était assise avec Alphonse pour la première fois il y a quinze ans. Il avait vu naître leur amour dans ses premières heures haletantes où l’on découvre une autre âme, idéale et audacieuse, où l'on boit avidement à cette source fraîche qui exacerbe les sens, et dont le reflet projette des visions multiples de futurs heureux. Le café avait vu naître leur enfant aussi. Hélène et Alphonse étaient passés par cette rue en sortant de la maternité. Les glycines venaient de fleurir et leurs effluves nappantes s’étaient invitées par la vitre ouverte. Hélène, les paupières closes, les cheveux caressés par la vitesse, avait absorbé cette sensation jusque dans son âme.
Depuis, elle avait pris l’habitude de fermer les yeux lorsque les jours étaient difficiles et que son cœur était lourd. Elle émanait alors ce souvenir du fond de son être. Elle sentait à nouveau la chaleur timide du printemps sur son visage, les caresses dans ses cheveux, et l’odeur des glycines. Et, si elle gardait les yeux clos encore un instant de plus, elle parvenait parfois à retrouver cette certitude du bonheur futur. L’avenir reprenait ainsi sa forme en branche de cerisier, et, comme une chenille, elle avançait avec la conviction que chaque nouvel embranchement la rapprochait des cerises.
— Bonjour Hélène, l’interrompit Alphonse.
Elle avait tressailli. Elle s’était égarée dans ses pensées, si loin qu’elle en avait oublié le présent. Et si bien, qu'elle manqua de peu d’en oublier de répondre :
— Bonjour, assieds-toi. Comme tu tardais, j’ai commandé pour toi.
— Pardon.
— Non ce n’est rien. Bois, il doit être encore chaud.
Alphonse avait fait un effort. Ses cheveux mouillés et son parfum d’eucalyptus indiquaient une douche récente. Il sentait l’anis aussi. Il avait ressorti la chemise qu’il portait à leur rencontre. Elle ne lui allait plus, mais l’attention l’a fit sourire. Elle était repassée, à l’exception des manches, il n’avait jamais su repasser les manches. Enfin c'est ce qu'il disait toujours, mais la vérité c'est que repasser l'ennuyait bien trop pour ne pas jeter l'éponge avant d'en arriver aux manches.
— Il faut que tu viennes chercher tes affaires à la maison, reprit Hélène en soupirant. J’ai tout mis dans l’abri.
Alphonse, semblait vouloir plonger la tête la première dans son café.
— Pourquoi tu me fais ça ? gémit-il.
— Arrête Alphonse, c’est signé maintenant.
Comme cela ne paraissait pas le convaincre, et pour ne pas lui laisser la chance de répliquer, Hélène continua :
— Les enfants ne seront pas là, tu pourras déménager tranquillement. Je sais que c’est dur, mais il faut passer à autre chose.
— Comment peux-tu dire ça ? explosa-t-il. Ça fait un mois ! On aurait pu affronter ça ensemble. Mais à la place tu m’abandonnes.
Sa voix avait perdu son élan sur ces derniers mots pour s’échouer dans un sanglot. Il voulait reprendre, mais ses forces l’avaient quitté, elles aussi.
Hélène s’efforça d’effacer la pitié de son visage pour ne pas alourdir sa honte. Pourtant, elle lui devait la vérité.
— Tu sais pourquoi, regarde-toi, tu es saoul. Pense aux enfants…
— Je ne fais que ça, j’y pense chaque seconde ! hurla-t-il avec une expression hideuse sur la figure. Et toi ? Hein ? Tu n’as pas l’air malheureuse. Ne plus avoir de famille, ça t’enlève un poids ? C’est ça ? T’en avais marre de nous ?
— On reste une famille Alphonse. Pour les enfants on restera une famille malgré le divorce. Murmura-t-elle en jetant un coup d’œil aux témoins gênés qui pressaient le pas sur le trottoir.
— Mais de quoi tu parles, Hélène ? se lamenta-t-il. Tu n’es pas venue ce jour-là, j’étais seul. Nos deux familles étaient réunies et j’étais seul pour accompagner les enfants. Tout le monde se demandait où tu étais, et tout ce que je pouvais faire, c’était sourire pour ne pas me briser.
Hélène, troublée, hésitait. Son regard cherchait du secours auprès du pont St Mitre. Elle ne parvenait pas à rassembler ses pensées. Elles se fracassaient dans son crâne comme des vagues contre la grève. « Il était seul », « Leurs familles étaient réunies », « Accompagner leurs enfants ». Hélène peinait à se souvenir. Qu'est-ce qu'il voulait dire ?
Alphonse ne lui laissa pas le temps de comprendre.
— Hélène, pourquoi tu n’es pas venue ?
Il avait parlé avec douceur, pourtant, son regard lui brûlait le visage
— Hélène, regarde-moi.
Elle ne pouvait pas. Elle avait déjà oublié sa question.
— Tu étais où ce jour-là ? Regarde-moi, tu étais où ? s’enquit-il dans un murmure.
— Je ne sais pas de quoi tu parles, décrocha-t-elle finalement. Il percevait la cruauté de sa question, sans en comprendre la source.
— Les funérailles.
— J’y étais pour ta mère, tu ne te souviens pas ? C’était l’été 2012.
La mâchoire suspendue, Alphonse hésitait. Il se tut et Hélène reprit :
— Les enfants n’étaient pas nés en 2012, tu bois trop. Ça ne ta va pas bien, acheva-t-elle en souriant.
Le visage d’Alphonse n’exprimait qu’horreur et se fut au prix de grands efforts qu’il prononça quelques mots balbutiants. Hélène ne les entendit pas. Son sourire demeurait figé de stupeur tandis que le reste de son visage luttait contre les émotions. Une crampe lui tordait l’estomac. Des larmes se bousculaient aux coins de ses yeux. Que venait de dire Alphonse ? Ses mots étaient sourds, comme si une épaisse paroi les séparait. Il avait beau hurler de toutes ses forces depuis un mois, certains de ses mots ne lui parvenaient plus. Elle avait dû le quitter, sans trop savoir pourquoi. Elle l’avait rejeté, un soir, sans prévenir. Elle avait crié, lancé des affaires, brisé des cadres de bois. Il avait protesté, supplié, il avait crié aussi. Puis, quand les voisins sont arrivés, il est parti. Elle avait refusé ses appels, barricadé la maison, et préparé les papiers du divorce. L’avocat s’était occupé de tout. Elle n’accepterait qu’ils se voient que lorsqu’il aurait signé. Il l’avait fait. Ils se retrouvaient ainsi au café St Mitre.
Alphonse interrompit encore ses pensées à la dérive :
— Hélène, où sont les enfants ? lui demanda-t-il calmement.
— À la maison.
— Il y a école aujourd’hui. Hélène regarda autour d’elle comme si elle pourrait y découvrir une contradiction.
— Tu veux bien marcher avec moi ? proposa-t-il en lui tendant la main.
Ils avançaient en silence. Le soir approchait et l’atmosphère s’était refroidie. Hélène grelottait. Alphonse retira sa veste pour la déposer sur ses épaules. Ensemble, ils passèrent le pont St Mitre pour longer le fleuve avant de descendre la rue Saint-Joseph et son haut mur de pierres. Alphonse s'arrêta devant un grand portail en fer. Hélène fixait ses pieds. Elle ne voulait plus avancer. Alphonse posa sa main droite sur la poignée écaillée et tendit l'autre à Hélène:
— Suis-moi, dit-il simplement.
Elle fit un pas. Alphonse l’encouragea d’un sourire. Elle continua et ils remontèrent le chemin de gravier, puis bifurquèrent vers une autre allée. Enfin ils s’arrêtèrent.
— Hélène, regarde-moi. S'il te plaît.
Elle leva les yeux, elle était morte de peur.
— Assieds-toi avec moi, l’invita-t-il.
Il la devança et lui tira doucement la main. Elle le rejoignit sur le rebord de la pierre froide et lisse, les yeux plantés dans les siens.
— Ils sont là
Elle projetait son regard au loin pour le soustraire au gouffre dans son dos.
— Je les ai mis là. Ensemble. On pourra venir les voir.
Elle le suppliait de ne pas le lui demander. Il fut cruel, une fois de plus.
— Mon amour. Ils sont là. Regarde.
Elle ne pouvait plus y échapper. Elle se retourna. Sur la plaque se trouvaient deux noms, beaucoup de fleurs et le sourire de leurs deux enfants dans un petit cadre de bois.